Conférence : Le surréalisme et la sirène

animée par Valéry Hugotte

 
Si, à sa naissance au début des années 1920, le surréalisme se veut «absolument moderne » (Rimbaud), il n’en est pas moins hanté par certaines grandes figures mythiques. Ainsi, poèmes et tableaux surréalistes témoignent également de la persistance d’une sirène à la fois métamorphosée et fidèle à la tradition. C’est qu’elle rassemble en un sens toutes les fascinations surréalistes : l’attrait des profondeurs, le charme irrésistible d’une voix et, surtout, un érotisme périlleux qui marie mort et amour. Nadja, la jeune femme célébrée par André Breton comme le modèle d’un surréalisme vécu au quotidien, se représente elle-même en sirène énigmatique, tandis qu’elle exerce un charme envoûtant sur l’écrivain.
 
Et c’est précisément par l’apparition d’une sirène que Louis Aragon illustre la pratique d’un rapport halluciné au réel. Enfin, sa passion désespérée pour la chanteuse Yvonne George semble condamner Robert Desnos à un naufrage corps et biens, avant que son amour pour Youki ne lui permette de convertir une fatale sirhaine en une bienfaisante siramour. Être composite, comme tiraillée par des forces contradictoires, la sirène est en outre une parfaite « image surréaliste » telle qu’elle crée une « étincelle » par le rapprochement arbitraire de deux réalités distantes. C’est pourquoi les artistes surréalistes, de René Magritte à Man Ray, ont joué avec l’ambivalence d’une figure qui réunit séduction et monstruosité, archaïsme et modernité.